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Gameo opinion Par Initium

Internet au compteur :
le numérique français voit rouge

VLC s’alarme, Xavier Niel s’emporte, Octave Klaba demande des comptes. La taxe au gigaoctet voulait viser les géants du numérique ; ses premières réactions montrent surtout combien il reste à expliquer. Notre regard sur une proposition qui dépasse largement les plateformes de streaming.

Visualisation de flux de données reliant plusieurs infrastructures numériques
Gameo opinion 9 min

Le point au 1er novembre 2026. L’amendement a été adopté à l’Assemblée. La mesure n’est pas une taxe définitivement votée et entrée en vigueur.

Il paraît qu’on ne vise que les géants

Faire contribuer les grandes plateformes qui gagnent de l’argent grâce au marché français : l’intention mérite une discussion sérieuse. Personne n’est obligé de trouver normal qu’une activité économique échappe à l’impôt simplement parce qu’elle traverse une frontière.

Mais entre cette intention et une taxe sur les gigaoctets, il y a tout Internet.

Il y a les films et les jeux. Les téléchargements de logiciels gratuits. Les services d’hébergement. Les mises à jour qui corrigent une faille. Et les entreprises françaises auxquelles on explique régulièrement qu’elles doivent innover, grandir et nous aider à moins dépendre des plateformes étrangères.

Voilà pourquoi l’amendement porté par le député socialiste Laurent Lhardit mérite mieux qu’un duel entre « les méchants Gafam » et « ceux qui refusent de payer ». Le texte propose 0,055 € par gigaoctet, à la charge des fournisseurs de contenus, avec un plafonnement lié au chiffre d’affaires. Ce n’est pas un compteur fiscal directement branché sur la facture de chaque abonné. Ce n’est pas non plus une rédaction limitée, par son seul intitulé, à cinq multinationales américaines. [1]

Et quand les premières alarmes viennent à la fois d’une association du logiciel libre, d’un hébergeur français et du fondateur de Free, on peut au moins prendre le temps de regarder ce qui les inquiète.

VLC, ce drôle de géant du capitalisme

Le 30 octobre, VideoLAN fait entrer VLC dans le débat. L’association française qui développe le lecteur multimédia gratuit annonce sur X que cette taxe lui coûterait, selon son estimation, plus d’un million d’euros par an. Elle rappelle également son statut non lucratif. [2]

Ce montant est une alerte de VideoLAN, pas une dette fiscale calculée et validée par l’administration. La distinction compte. Il faudrait connaître l’assiette retenue, les acteurs qui distribuent les fichiers et l’application des plafonds pour établir une somme réellement due.

Il reste que voir VLC apparaître dans cette histoire a quelque chose de tristement révélateur. On prétend rééquilibrer la contribution des puissants, et une association qui distribue gratuitement un logiciel utilisé partout doit commencer par demander si elle pourra continuer à le faire dans les mêmes conditions.

La réponse de Laurent Lhardit ne cherche pas particulièrement à calmer le jeu : il juge les propos de VideoLAN absurdes, invoque le plafonnement et affirme que la taxe ne s’appliquerait pas à son cas. Il lui reproche aussi de rejoindre la mêlée sans avoir lu l’amendement. [3]

Capture de l’alerte de VideoLAN et de la réponse de Laurent Lhardit invoquant le plafonnement de la taxe
Échange public du 30 octobre 2026. Capture relevée le 1er novembre ; les compteurs correspondent à cet instant. Cliquer sur l’image pour lire la pièce en grand.

Justement : la loi devrait pouvoir répondre sans que l’on ait à demander une interprétation personnalisée à son auteur sur X.

Un plafonnement et une exemption ne sont pas la même chose. L’absence d’exemption associative explicite ne suffit pas, à elle seule, à prouver que VideoLAN paierait le million annoncé. Inversement, invoquer un plafond ne dispense pas d’expliquer pourquoi son cas aboutirait à zéro, ni ce qui se passerait lorsque la diffusion dépend d’un prestataire commercial. L’exposé de l’amendement envisage d’ailleurs lui-même que les intermédiaires refacturent ou non la taxe à leurs clients. [1]

C’est là que j’attends une réponse précise. Quelle disposition protège quelle structure, dans quelle situation ? Une garantie écrite sera toujours plus utile qu’une engueulade.

Niel hausse le ton, Klaba montre les tuyaux

Le lendemain, Xavier Niel répond à un internaute qui l’interroge sur cette taxe : « Ce sont des ignares incompétents. » Cinq mots, et aucune envie apparente d’arrondir les angles. [4]

Réponse de Xavier Niel datée du 31 octobre 2026 : Ce sont des ignares incompétents
Réaction de Xavier Niel, le 31 octobre. Capture fournie, relevée le 1er novembre 2026.

La formule frappe. Elle ne démontre évidemment rien à elle seule. Xavier Niel a ses intérêts économiques, ses convictions et une entreprise concernée par l’organisation du dispositif. On n’a pas à transformer son indignation en expertise incontestable.

Mais on n’a pas davantage à balayer les objections parce qu’elles viennent d’entrepreneurs.

Octave Klaba, fondateur d’OVHcloud, choisit une autre entrée : il présente le mécanisme, parle de volumes transmis et annonce vouloir le confronter à des comparaisons concrètes. Son message invite même à corriger d’éventuelles erreurs. [5]

Cette différence de ton est intéressante. Une politique publique doit pouvoir supporter les deux : la colère qu’elle provoque et la vérification de ses hypothèses. Répondre au premier tweet incendiaire ne remplace pas le travail sur le second.

Publication d’Octave Klaba du 31 octobre présentant la taxe de 0,055 euro par Go et un schéma de son fonctionnement
Octave Klaba présente sa lecture du dispositif le 31 octobre. Le schéma est celui de sa publication, pas une validation fiscale de Gameocracy.

« Facebook est gratuit » : d’accord, mais pour qui ?

Le malaise ne vient pas seulement des échanges sur les réseaux sociaux. Il se lit aussi dans le débat parlementaire.

Le rapporteur général Philippe Juvin craint une répercussion sur les annonceurs. Le ministre David Amiel redoute aussi une charge importante pour des fournisseurs français plus petits. Tous deux donnent un avis défavorable. Laurent Lhardit répond notamment en invoquant la gratuité de Facebook, Instagram et TikTok pour leurs utilisateurs. [6]

Or un utilisateur qui ne paie pas un abonnement ne vit pas dans un service sans clients. Les annonceurs, eux, achètent de la publicité. Les entreprises achètent de l’hébergement, de la visibilité, de la distribution. Selon les contrats et les rapports de force, une charge supplémentaire peut être absorbée, transférée ou répartie.

On ne peut pas annoncer d’avance combien chacun paierait. On peut en revanche refuser le raccourci qui consiste à confondre « accès gratuit » et « impossibilité de répercuter un coût ».

Lorsqu’un commerçant achète de la publicité pour trouver des clients, il fait lui aussi partie de cette économie. Opposer d’un côté les commerces bien réels et de l’autre un Internet désincarné me paraît donc une étrange manière de décrire la France de 2026.

Illustration de fibres et de connexions du réseau numérique
Derrière les flux : des usages quotidiens, des infrastructures et des acteurs économiques très différents.

Un gigaoctet n’a ni bénéfice ni intention

Ce qui me gêne, c’est le raccourci qui transforme le poids d’un fichier en représentation de la richesse de celui qui l’envoie.

Un gros téléchargement peut être un jeu acheté, une démo gratuite, une archive de travail ou une mise à jour de sécurité. Son volume ne nous dit pas combien son éditeur gagne, ni quelle marge il lui reste.

À taux identique, 100 Go donnent arithmétiquement 5,50 € avant plafonnement. C’est un calcul de taxe brute hypothétique sur un fournisseur, pas la promesse d’un supplément de 5,50 € sur le prochain achat du joueur. Gardons cette différence en tête, y compris quand le résultat nous scandalise.

Dans un jeu vidéo, réduire les ombres ou la qualité graphique ne réduit pas, en général, les fichiers qu’il a fallu télécharger pour l’installer. Il faut donc distinguer ce cas de la vidéo en streaming, dont la définition peut modifier le volume transmis pendant le visionnage.

Une amende pour « endormissement abusif en pleine regardation de série » ?

Et les séries, justement ? Imaginons qu’une partie de cette nouvelle charge finisse dans les tarifs des plateformes. Le spectateur qui regarde Netflix ou un autre service pourrait se retrouver à arbitrer entre le prix et la qualité, si des offres ou des restrictions l’incitaient à consommer moins de données. Ce serait une curieuse façon de profiter de nos écrans : accepter une image dégradée pour préserver son budget.

Mieux compresser lorsque c’est possible ? Très bien. Mais si la réponse la plus simple devient de regarder moins bien, je trouve que l’on commence à confondre progrès et renoncement.

Les députés français souhaitent condamner les Français à revenir à l’ère de la basse définition ? Voilà la question que pose ce scénario : jusqu’où l’utilisateur serait-il prêt — ou contraint — à réduire la qualité pour limiter ce qui finit à sa charge ? La répercussion et sa forme restent à établir ; elles ne disparaissent pas du débat sous prétexte que le fournisseur verse lui-même la taxe.

Et si je m’endors devant une série qui continue toute seule ? Une amende pour « endormissement abusif en pleine regardation de série » ?

Oui, « regardation ». Tant qu’à imaginer une situation absurde, autant lui donner un nom à la hauteur. Des épisodes défilent, personne ne les regarde, les données circulent quand même. Si ce volume supplémentaire engendre une charge répercutée dans le prix du service, on peut avoir l’impression de contribuer à payer pour avoir dormi devant son écran.

Il ne s’agit évidemment pas d’une véritable amende. Et un abonnement à prix fixe ne devient pas automatiquement une facture au gigaoctet : un épisode lancé pendant notre sommeil n’ajoute pas, à lui seul, une ligne à notre facture. C’est le paradoxe que je vise : le consommateur pourrait supporter une partie du coût collectif de ces flux, qu’il ait réellement profité de ce qui a été diffusé ou non.

Avant de présenter cette logique comme une simple affaire entre l’État et les géants du numérique, regardons donc aussi les choix qu’elle pourrait imposer aux gens qui veulent seulement regarder une série tranquillement.

La souveraineté mérite mieux qu’un slogan

Je n’ai aucune envie d’un Internet dans lequel les acteurs les plus puissants seraient les seuls capables d’absorber les obligations, de négocier les contrats et de faire travailler une armée de fiscalistes.

Je n’ai pas davantage envie que les logiciels libres, les petits créateurs sur Twitch ou YouTube et les services français servent de dommages collatéraux à une bataille annoncée contre les multinationales. Cela ne signifie pas que leur disparition serait déjà écrite. Cela signifie que leur situation doit être examinée avant le vote définitif, avec autre chose qu’une assurance générale.

Les réactions publiques de ces derniers jours n’ont pas toutes la même qualité. Un nombre de J’aime sur X n’est pas un référendum. Une phrase cinglante n’est pas une étude d’impact. Une association peut se tromper dans son estimation et soulever malgré tout une vraie question.

Mais la charge de la clarté appartient aussi à ceux qui écrivent la règle. Dire vouloir protéger notre économie oblige à expliquer comment le dispositif protège effectivement ceux qui la font vivre.

Et bientôt, on rétablit la gabelle et la dîme ? La boutade est facile. Pour lui répondre, il faudra faire plus difficile : montrer que cette taxe atteint sa cible, que son rendement tient et que ses effets indésirables ont été sérieusement examinés.

Le vote du 30 octobre — 11 voix pour, 10 contre, 14 abstentions — ouvre une étape parlementaire. Il ne clôt ni le débat ni le parcours du texte. [6] Profitons justement du temps qui reste pour demander des explications, plutôt que d’attendre les éventuelles conséquences pour découvrir les détails.

À toi de prendre la parole

Question aux lecteurs

Pour faire contribuer les grandes plateformes sans fragiliser les autres acteurs du numérique, quels critères vous sembleraient plus justes que le volume de données ?

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Sources et pièces consultées

Chronique d’opinion rédigée le 1er novembre 2026. Les réactions sont celles de leurs auteurs ; leurs estimations ne constituent pas des montants fiscaux établis. Les captures ont été relevées le 1er novembre. Les passages d’analyse et les scénarios sont ceux de Gameocracy.

  1. Amendement I-1358 — document de l’Assemblée nationale fourni, 4 pages ; fiche officielle. Version du document consultée pour cette chronique : PDF de quatre pages.
  2. VideoLAN — alerte du 30 octobre, reproduite dans la capture de l’échange présentée plus haut.
  3. Laurent Lhardit — réponse à VideoLAN, texte lu dans la capture de l’échange reproduite plus haut.
  4. Xavier Niel — capture de sa réponse du 31 octobre. Citation limitée aux cinq mots visibles de sa réponse.
  5. Octave Klaba — capture de sa publication du 31 octobre. Seule la partie visible est utilisée ; aucun résultat de calcul non visible ne lui est attribué.
  6. Assemblée nationale — première séance du 30 octobre 2026 : examen de l’amendement 1358, avis et résultat du vote, consultés directement.

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